Vrac et zéro déchet : les deux font-ils la paire ?

Entretien avec Estelle de la boutique Terre de Vrac.

Depuis que je m’intéresse au Zéro Déchet, je fais majoritairement mes courses en vrac. C’est LE moyen qui me permet le mieux de réduire mes déchets, en limitant les emballages qui arrivent chez moi. D’ailleurs, je me dis bien souvent que si je pouvais absolument tout acheter en vrac, j’atteindrais enfin l’objectif Zéro Déchet, ce graal improbable que seule Béa Johnson semble avoir décroché 😉

Car oui, dans un monde idéal, les pipas (graines de tournesol grillées et salées, au cas où tu n’es pas du Sud-Ouest et que tu n’as pas le bonheur de connaître ça), le tarama et les chips se vendraient en vrac. Et le tarama serait vegan, of course. Bon OK, dans une situation vraiment idéale, j’arrêterais de manger ces cochonneries, mais tu as compris l’idée.

Le tarama en vrac me semble tout à coup moins sexy…

Alors, quand j’ai vu qu’une boutique de vrac allait ouvrir littéralement à deux pas de chez moi, j’ai maté l’avancement des travaux à travers la vitre, j’ai traqué le projet naissant sur les réseaux sociaux, bref, j’ai attendu l’ouverture comme on attend Noël.


Ouvrir une boutique de vrac

Dans le magasin Terre de Vrac

Depuis l’ouverture en mars, il y a maintenant 9 mois, la boutique Terre de vrac, au Haillan à côté de Bordeaux, est devenue, comme pour bien d’autres Haillanais, le lieu où j’aime aller faire mes courses, bien plus proche et plus convivial que le magasin bio un peu plus loin.

Pour sa fondatrice, Estelle Gayon, le projet remonte à bien plus loin, puisqu’il a émergé plus de deux ans avant. Il faut dire qu’ouvrir une boutique de vrac, ça demande du temps et beaucoup de préparation. Et ce n’est pas forcément le premier projet de carrière qui vient en tête.

Après un Master d’Histoire, et donc pas beaucoup de perspectives ensuite, Estelle est partie en école de commerce, car c’est bien connu, c’est là qu’il y a du boulot… Bon, après avoir galéré à trouver un emploi, pour finalement décrocher un poste de 24h dans une boutique de fast fashion, dans laquelle elle a réussi à tenir huit mois, elle a fini par déchanter.

Il faut dire qu’entretemps, elle s’était sensibilisée à l’écologie, au zéro déchet et au végétarisme, alors les grands groupes, le marketing standard, la fast fashion et toute l’exploitation dans laquelle baigne tout ce petit monde, ça ne collait plus trop à ses aspirations.

C’est à ce moment qu’a émergé le projet de l’épicerie vrac. Il a fallu deux ans pour affiner le projet, monter le business plan (et là, son école de commerce et ses boulots étudiants dans l’agroalimentaire ont bien aidé), trouver un financement, un local, faire les travaux, trouver les fournisseurs… 

Heureusement, le milieu du vrac est aussi un milieu de partage, et elle a pu faire un stage au Comptoir Local, une épicerie vrac à Saint-André-de-Cubzac, à 30km de Bordeaux, où Hélène et Gwen l’ont beaucoup aidée et rassurée sur la faisabilité du projet.

Et depuis, je suis toute contente d’avoir ma démarche Zéro Déchet facilitée par ce super commerce de proximité, qui propose en plus majoritairement des produits bio et locaux, tout ça à un prix accessible (car comme Estelle me le précise, sur certains produits, elle est 5€ moins chère au kilo que dans certaines grandes surfaces !). 

Oui le vrac, pour le.la consomma(c)teur.trice, c’est bien le graal du Zéro Déchet !


Vrac et Zéro Déchet, est-ce synonyme ?

Un jour, alors que je faisais mes courses chez Estelle, surprise ! Je remarque qu’il y a du cellophane sur ses fromages (je ne mange pas de fromage, c’est pour ça que j’ai mis du temps à le remarquer). QUEWAA ? Du plastique jetable dans une boutique Zéro Déchet ? Mon sang de consommatrice avertie ne fait qu’un tour, et quand je pose la question à Estelle, elle me répond cette phrase qui m’a fait beaucoup réfléchir :

« Une boutique de vrac ne peut pas être zéro déchet, mais elle aide ses clients à l’être. »

Je ne sais pas toi, mais en fait, je n’avais jusque-là jamais vraiment réfléchi à la façon dont les produits arrivent jusqu’au distributeur d’une épicerie vrac. Je crois même que dans ma tête, je n’étais pas loin d’imaginer des petits lutins heureux avec un camion plein de victuailles, qui rempliraient directement les distributeurs à l’aide d’une pompe. Tout ça en sifflotant et en se tapant gentiment sur l’épaule, bien sûr.

Je découvrais que ce n’était visiblement pas comme ça que ça se passait.

Pour en savoir plus et mieux comprendre comment fonctionne une épicerie vrac, j’ai demandé à Estelle de m’expliquer tout ça.

Tu verras qu’en fait, la philosophie et les bienfaits du vrac vont bien au-delà de la seule question des emballages.


ENTRETIEN

Lilou : Hello Estelle ! Tu peux nous expliquer comment ça se passe pour qu’un produit arrive jusqu’à ta boutique de vrac ?

Estelle : L’avantage principal d’un magasin vrac, c’est qu’il ne propose presque aucun aliment transformé. Or les produits de base se trouvent plus facilement en gros volume, en quantités industrielles qui normalement sont destinées à des usines de transformation, et que nous on peut vendre en vrac aux clients.

Clairement, il y a quand même du plastique, mais heureusement, beaucoup moins que dans le commerce traditionnel. Le zéro déchet est applicable dans sa vie perso, mais très difficile en commerce. Par exemple, les palettes que je reçois sont filmées, pour éviter un effondrement de l’ensemble, qui engendrerait alors du gaspillage alimentaire !

C’est vrai que les industriels pourraient souvent faire des progrès sur les matières des emballages, mais de mon côté, je préfère me dire que si la marchandise qui a été produite par quelqu’un et qui vient de loin, comme du sucre du Brésil, arrive entière et à bon terme, c’est le principal. Si c’est pour qu’après tous ces efforts et ce chemin, et donc ces ressources utilisées, le produit soit perdu entre l’entrepôt de mon fournisseur et ma boutique, parce qu’on n’a pas voulu filmer la palette pour éviter du plastique, c’est absurde. Il a poussé, il y a des gens qui ont travaillé, parfois à l’autre bout de la planète, il est arrivé par bateau, ce n’est pas pour le gâcher à la fin.

Il faut avoir conscience qu’on peut faire tous les efforts qu’on veut, il y a des choses qu’il ne faut pas négliger, et le respect du produit et de tout le travail qu’il a nécessité, c’est la première chose.

À l’intérieur de la palette, le produit est en vrac, au sens où il est conditionné en gros paquet, sans emballage superflu, et c’est déjà une réduction énorme des déchets par rapport au système traditionnel. En grande surface, on aurait une petite barquette, avec le film par dessus pour tous les produits, eux-mêmes emballés individuellement. Les boîtes sont dans des boîtes !

Alors que dans mon magasin, je reçois le produit brut, emballé simplement. Donc, oui, c’est du vrai vrac.

Le seul point d’amélioration ce serait que le plastique soit compostable. Mais se poserait la question de la durée de l’emballage, est-ce qu’il n’y aurait pas plus de pertes ? On passe notre temps à essayer d’ajuster au mieux, il faut faire la balance des plus et des moins.

Lilou : Je vois qu’il y a des paquets de tailles très différentes, tu peux m’expliquer à quoi ça tient ?

Estelle : Oui, la notion de quantité et de volume de vente est très importante dans le commerce vrac.

Par exemple, les produits de base, comme le couscous blanc, les pois chiches, le sucre, les lentilles ou la farine, sont conditionnés dans des sachets en papier kraft de 25 kg. L’impact de l’emballage, biodégradable et minimal, est donc faible.

Toute l’épicerie de base est vendue sous ce format, c’est plutôt l’épicerie fine ou les produits de luxe qui sont vendus en emballage plus petits, de 2 à 5kg, comme pour les biscuits qui sont en paquets de 3kg, ou les palets de chocolats, en paquet de 5kg.Et à l’extrême, on a par exemple la camomille, que j’achète en 250g. Tu vas me dire que 250g, ce n’est pas du vrac. Mais en réalité, ces 250g, je les vends en 6 mois ! Tout comme je mets un moment à vendre mes 5 kg de chocolat ou mes 3kg de biscuits (pour donner une idée, un paquet de biscuits de grande surface pèse entre 120 et 300g – Note de Lilou), parce que ce ne sont pas des aliments de base, et que le prix au kilo est plus conséquent.

Et enfin, la dernière notion à prendre en compte concernant le conditionnement, c’est la question de l’hygiène et de la fraîcheur. Certains produits comme le café ou les baies de Goji nécessitent des paquets pas trop gros et bien hermétiques, car ce sont des produits très sensibles qui s’altèrent et perdent en saveur très facilement. Et pour le fromage, si je ne mets pas de film sur la tranche, je suis obligée de jeter l’entame à chaque fois que je sers un.e client.e, car il sèche.

Il y a aussi des questions d’hygiène pour respecter la législation, dont on ne peut pas faire l’économie (essuie-tout, gants en latex…) Chez soi on fait ce qu’on veut, moi non.

Au final, en prenant en compte tous ces aspects, le vrac évite clairement le surachat et le gaspillage alimentaire, au-delà de la simple question des déchets issus des emballages.

On est donc largement gagnant avec ce système, ça va dans le sens de l’écologie, mais il ne faut pas être illusoire et s’imaginer que j’ai un pompiste qui arrive et qui me remplit mon savon noir, mon vinaigre blanc, toujours dans le même flacon !

Ce serait génial, mais la réalité c’est qu’il y a encore beaucoup de choses sur lesquelles ça peut évoluer, sur les étapes qui précèdent la vente au client, qui elle est simple et vertueuse.

Lilou : Il y a des points sur lesquels tu penses que le secteur pourrait un peu s’améliorer ?

Estelle : Ca serait super par exemple que la marque de produits d’entretien en vrac récupère les bidons vides, mais ce n’est pas le cas. Mais on peut aussi se demander quel serait l’impact si un camion partait de l’entrepôt, pour sillonner toute la France et récupérer des bidons vides ? On ne peut pas non plus tout imputer au professionnel, parce que parfois l’impact pour récupérer ces emballages serait pire.

De mon côté, je garde ces bidons de 20kg, tout comme les cartons, ils sont à disposition pour qui veut les prendre. La solution c’est aussi l’upcycling et la réutilisation. Ça fait partie des perspectives d’évolution : comment rentabiliser et valoriser les déchets qu’on crée et qu’on ne peut pas éviter ?

Mais sur une structure telle que la mienne, je n’ai pas besoin de plus d’une poubelle par semaine, c’est très peu comparé à un magasin classique !

Lilou : Tu es optimiste pour l’évolution de l’ensemble du système ou tu penses qu’il y a une limite qui sera atteinte ?

Estelle : La consigne par exemple, c’est très lourd, long et coûteux (transport, lavage…) Les grosses sociétés qui auraient les moyens de le faire s’en fichent complètement, et les petites sociétés qui voudraient le faire n’en ont pas les moyens. Je pense que l’Etat devrait obliger les grosses entreprises, qui en plus sont les plus génératrices de déchets, à le faire. En plus ça crée de l’emploi.

Mais sur des petites structures comme nous, c’est compliqué, tout comme les petits fabricants avec qui je travaille. Ils font déjà des efforts. Par exemple la bière Tribu Zytha est livrée dans des cageots qu’ils reprennent, sans carton.

Lilou : Si je comprends bien tout ce que tu m’as dit, c’est que la demande conditionne l’emballage. Plus un produit est acheté régulièrement, plus tu peux l’acheter en gros volume, et donc réduire l’impact de l’emballage. Si le public dans son ensemble passait à un mode de consommation plus zéro déchet, la demande pour ce type de magasins serait plus forte, et donc on réduirait encore les emballages ?

Estelle : C’est exactement ça ! Il faut toujours que je fasse attention à ne pas gaspiller un produit parce que je dépasse la DLC, il faut donc bien connaître la demande pour chaque produit. Si j’achète un trop gros paquet, une fois ouvert, si je ne le vends pas, je le perds.

Lilou : Tu as des moyens pour éviter le gaspillage si jamais ça t’arrive d’avoir un produit que tu ne peux plus vendre ?

Estelle : Oui, je travaille par exemple avec l’association haillanaise Les Jardins Cuisiniers, qui passe le vendredi pour récupérer les produits frais qui sont encore bons mais dont la DLC est dépassée. Je fais aussi des dons à des clients qui ont des poules, ou des chevaux. Ça part aussi en compost. Et je propose des paniers anti-gaspi aux clients, à un coût réduit.

Le but c’est que ce soit consommé au maximum, par les humains d’abord, puis les animaux, et de le mettre au compost en dernier recours (même si c’est déjà mieux que la poubelle !) Comme je le disais plus tôt, il y a des gens qui ont travaillé dessus, qui ont dépensé du temps et de l’argent pour avoir des exploitations pour créer le produit, et pour moi il n’y a rien de pire que le gaspillage.

L’objectif c’est de ne pas jeter le produit, avant de réduire les emballages.

On peut dire que le plastique, ce n’est pas bien, mais quand il permet de conserver le produit pour qu’il ne soit pas jeté, je trouve qu’il se justifie.  C’est là que se situe ma limite dans le zéro déchet et l’objectif absolu de zéro plastique.

Lilou : Je comprends. Une dernière question pour finir : tu as l’impression que ta boutique permet de sensibiliser le grand public, ou tu n’as que des clients déjà favorables à la démarche zéro déchet ?

Estelle : Il y a bien sûr une grosse partie de ma clientèle qui vient parce qu’elle est convaincue par le zéro déchet, et qu’elle n’a pas à aller jusqu’à Bordeaux centre. Les client.e.s viennent parfois d’assez loin de Bordeaux (du Médoc, de Bruges, de Lacanau…) Là on est sur un public jeune et mixte, de 25 à 35 ans. Il y a aussi des personnes convaincues par le bio, jusqu’à 60 ans, et qui sont séduites par le côté vrac, même si ce n’est pas pour ça qu’elles venaient au départ.

Mais il faut aussi voir qu’au-delà d’être une boutique de vrac, je suis un commerce de proximité. Avant que le magasin n’ouvre, il n’y avait plus aucun commerce d’alimentation générale dans le centre du Haillan. Pour les personnes plus âgées notamment, le magasin est donc un vrai plus. C’est sur ce public qu’il y a une vraie évolution. Ce sont des personnes qui ne se préoccupaient pas du bio, du zéro déchet, qui ne connaissaient d’ailleurs pas forcément le concept. Ils disaient « C’est la mode de refaire comme avant » ! Mais ils se sont dit en voyant la boutique : « Il y a un endroit où je peux acheter de la nourriture dans Le Haillan à pied ! » Au fur et à mesure, ils s’y sont mis ! Il me ramènent les pots de yaourt, ils ramènent leur bocal de crème fraîche pour le remplir. Ils jouent le jeu  pas tant pour le zéro déchet que parce qu’ils veulent venir ici, parce que c’est près et parce que ce sont de bons produits, meilleurs que ceux de grande surface qu’ils achetaient.

Au final, alors qu’avant, ils aurait pris la voiture pour aller à l’hypermarché, ici, ils viennent à pied, ils sont plus zéro déchet, et ils font marcher l’économie circulaire. Faire ses courses a donc un bien meilleur impact 😉


Pour finir

L’entretien avec Estelle m’a vraiment beaucoup appris et fait réfléchir sur l’équilibre à trouver entre objectif zéro déchet, zéro gaspillage et bon sens.

Vrac et zéro déchet sont donc liés, mais plus globalement, on peut associer le vrac et les boutiques qui choisissent ce système à la notion d’anti-gaspi, ce qui au final me semble un objectif hyper cohérent.

Et toi, qu’en penses-tu ? Partage-moi tes réactions en commentaire !

Si tu veux retrouver le magasin Terre de Vrac , RDV du mardi au samedi au 196 avenue Pasteur, au Haillan.

Et si tu n’es pas du coin et que tu cherches un magasin qui vend du vrac, tu peux trouver plein d’adresses sur le site de ConsoVRAC.

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